Labour / Le Travail
Issue 94 (2024)

Reviews / Comptes rendus

Julia Posca, Travailler moins ne suffit pas (Montréal: Écosociété, 2023)

Saluons d’emblée la parution de l’essai de la sociologue Julia Posca! Certes, il ne s’agit pas d’un ouvrage scientifique mais sa publication a soulevé une vague d’appréciations qui témoigne de la pertinence des propos critiques sur le travail contemporain. En ce sens, il me semble nécessaire de multiplier les occasions de s’intéresser au travail. À ce que je sache, il s’agit toujours et encore d’une institution au centre de la structuration de nos sociétés capitalistes inégalitaires et de ses modes de production et de distribution de la richesse. En dépit de son caractère pamphlétaire, l’essai de Posca repose sur de solides bases qui forment le socle de son analyse du travail. Bien que les références empruntées aux quotidiens d’information soient placées au même rang que les ouvrages, surtout sociologiques, des penseurs contemporains critiques du travail, Posca maîtrise l’art de la critique du travail salarié.

Présenté comme « une enquête », l’ouvrage s’ouvre sur le récit du décès d’un jeune salarié de la City londonienne, mort d’usure et de surtravail. « C’est dans la nature même du capitalisme de refuser les limites et d’entraîner de la part des grandes entreprises, tous secteurs confondus, des comportements qu’on n’aura aucun mal à qualifier de “pathologiques”. » (10) La thèse soutenue par Posca dans le livre est qu’il ne suffit pas de travailler moins pour ré-enchanter le travail. En effet, « [La réduction du temps de travail] est-elle véritablement à même de “réenchanter” le travail, de lui redonner un sens et de permettre aux personnes salariées de se sentir utiles et valorisées? En d’autres mots, est-ce seulement le nombre d’heures travaillées qui pose problème ou bien le travail lui-même? » (12)

Cette thèse se déploie en quatre moments. Dans le Chapitre 1, l’autrice présente quelques exemples actuels de réduction du temps de travail, décidée à l’échelle d’une entreprise ou d’un territoire. En soulignant les avantages qui résultent de ces expérimentations, Posca règle d’emblée la question de la perte de productivité, les résultats étant généralement favorables à la performance des entreprises.

Dans le second chapitre, à mon avis le plus important, Posca rappelle l’histoire des résistances au travail et des luttes pour la réduction du temps de travail dans le contexte de l’industrialisation et de la généralisation du travail salarié. Ce chapitre est central en cela qu’il forme le cœur analytique du propos de l’autrice. Il met en évidence les compromis au conflit de classe entre, d’un côté, les travailleuses et travailleurs et, de l’autre, les patrons et leur discipline sur les questions de salaire et d’organisation du travail, ainsi que les réponses que constituent les lois sociales et du travail, de même que la consommation de masse; « il faut comprendre que la semaine de travail, qui a évolué au gré du développement du capitalisme industriel, est le résultat d’un rapport de force, mais aussi le fruit d’une organisation du travail en constante évolution, d’un encadrement législatif et d’une norme de consommation qui justifie en retour le temps passé au travail. » (58-59)

L’un des plus importants fils conduc­teurs de l’argumentation de l’autrice concerne l’articulation entre travail et consommation. La consommation marque un moment du développement de l’économie politique du capitalisme. Non seulement la satisfaction des besoins y est structurellement médiatisée par les marchés du travail et des biens de consommation, mais la production de masse, au 20e siècle, favorise la con­solid­ation du détour consumériste. La consommation permet bien entendu de garantir des débouchés pour la production à productivité croissante. Posca insiste toutefois sur l’articulation entre l’aliénation des travailleuses et travailleurs et la consommation compens­atoire. Ainsi, dans une perspective décroissantiste, c’est en se réappropriant les modalités et les fin­alités de l’activité de travail que la consommation pourra cesser d’être un exutoire de la dépossession sociale de soi dans la dynamique capitaliste.

Une question s’en dégage. Si Posca écrit que « Le rapport des salariés au temps de travail et au temps hors travail a changé à mesure que leur fonction au sein du capitalisme se transformait » mais que les temps libres dégagés de la diminution de la journée de travail sont « consacr[és] à des loisirs frivoles ou à l’achat de babioles clinquantes, » (51) peut-on lui donner raison lorsqu’elle revendique une nouvelle diminution du temps de travail pour promouvoir l’émancipation? À la lumière de l’ensemble du livre, quelles sont les autres conditions dont il faudrait tenir compte pour que cette émancipation advienne réellement?

Le Chapitre 3 pose des éléments qui contribueront à étayer la réponse. Il porte sur l’activité même de travail. Car à quoi bon diminuer le temps de travail si les heures qui y sont consacrées sont de piètre qualité et empêchent ainsi de participer à l’émancipation? Posca présente différents exemples issus de la littérature scientifique et d’articles de journaux qui mettent en évidence les souffrances vécues au travail. Elle évoque alors, non seulement les souffrances physiques et psychologiques, mais aussi les piètres conditions d’emploi, en particulier dans le secteur des soins aux personnes, et les mauvaises conditions de travail résultant notamment de la robotisation. Clin d’œil à la dernière enquête menée par Graeber, elle mentionne aussi le sentiment d’inutilité de certain.es salarié.es par rapport à leur travail.

Tout aussi touffu, le Chapitre 4 clôt l’essai avec un appel à repenser nos modèles économiques et productifs; « s’il est vivement souhaitable de réduire globalement les heures durant lesquelles nous travaillons, il faut aussi se questionner sur les fins que nous poursuivons à travers ce travail et sur l’infrastructure économique qu’il alimente. On ne peut plus se contenter de réformer le capitalisme. » (93) La sociologue propose par conséquent de démocratiser le travail et l’économie, de produire en vue de finalités utiles et d’en finir avec le consumérisme (98)

En se ressaisissant de la question des conditions de possibilité de l’émancipation, on peut se demander comment Posca souhaite nous con­vaincre de démocratiser le travail et de ré-encastrer l’économie pour qu’ils deviennent écologiquement soutenables et vecteurs d’émancipation. Car, il faut bien le dire, la démocratie industrielle et l’autonomie au travail, la planification économique et les décisions populaires requièrent de la disponibilité et des savoir-faire exigeants. En outre, articuler ces « réformes radicales » avec une prise en considération des « besoins authentiques » me semble plutôt hasardeux, surtout si l’on a posé, comme le fait Posca dans le livre, que les personnes sont aliénées dans leurs relations aux besoins en raison du consumérisme. Si l’une des forces de cet essai découle de la capacité de l’autrice de tenir ensemble travail et consommation, elle ne paraît pas résoudre, quoi qu’on en dise, les difficultés qu’il y aurait à remettre nos modes de vie et de travail dans le bon sens une fois qu’on se serait débarrassés du capitalisme, précisément parce que celui-ci a forgé notre monde et que c’est donc à partir de « notre aliénation » qu’il faut pourtant s’émanciper. Tout en ne résolvant pas cette aporie, le livre éclaire à tout le moins les dangers du statu quo.

Marie-Pierre Boucher

Université du Québec en Outaouais


DOI: https://doi.org/10.52975/llt.2024v94.0010.