Labour / Le Travail
Issue 94 (2024)

Reviews / Comptes rendus

Charters Wynn, The Moderate Bolshevik: Mikhail Tomsky from the Factory to the Kremlin, 1880-1936 (Chicago: Haymarket Books, 2023)

Ambitieux, charmeur, sûr de lui, à la fois jovial, sans détour et sarcastique, peu intimidé par les nombreux intellectuels à l’intérieur du parti bolchévique, bon orateur et bagarreur à l’occasion (même avec Lénine en 1917), quoique naturellement enclin à chercher le compromis, travailleur acharné mais de santé plutôt fragile, finalement seul prolétaire autodidacte parmi les dirigeants du parti, Mikhail P. Tomsky joua un rôle important durant la période de transition de la Russie tsariste à la Russie stalinienne. Son entrée au Politburo (le lieu privilégié de l’univers soviétique où toutes les décisions importantes étaient soit prises, soit approuvées) en avril 1922 témoigna éloquemment de cette nouvelle réalité. Que faut-il donc savoir de plus à propos de ce charismatique « Moderate Bolshevik »?

Né en 1880 de parents pauvres (un père métallo abusif et une mère couturière et blanchisseuse), le jeune Mikhail ne resta que trois années à l’école primaire pour ensuite passer, dès l’âge de 12 ans, son adolescence dans une sordide banlieue industrielle de Saint-Pétersbourg (Kolpino), une expérience qui le sensibilisa aux multiples problèmes liés à un début d’industrialisation sur une large échelle en Russie tsariste. Devenu maître lithographe à 21 ans, il joignit en 1904 un cercle d’études social-démocrate et, la même année, les rangs du parti bolchévique qu’il jugea avec raison plus radical que son rival menchévique. Tant en Estonie durant la révolution de 1905 qu’à Moscou durant celle de 1917, il aida à mobiliser avec succès la classe ouvrière. Cet engagement en faveur de changements radicaux lui valut de passer pas moins de neuf années de sa vie tantôt en prison, tantôt en exil dans la frigide Sibérie.

Tomsky joua un rôle plutôt discret sur la scène internationale. Grâce à son approche pragmatique, il orchestra en 1923, en dépit des critiques de certains collègues qui croyaient encore en l’imminence d’une révolution en Europe, la création du Comité Anglo-Russe, qui réunissait les syndicats britanniques et soviétiques. Ce succès, toutefois, fut de courte durée : en 1926, à la suite de l’échec de la grève générale en Grande-Bretagne, le Comité cessa ses activités. Dans son propre pays, cependant, l’histoire fut tout autre. Tout au long de sa carrière, Tomsky ne dérogea jamais de l’objectif qu’il s’était fixé, soit de défendre les intérêts de la classe ouvrière au nom de laquelle la révolution d’Octobre 1917 avait été menée à bien. À preuve, ses efforts pour réduire l’énorme écart entre les salaires d’ouvriers spécialisés et non-spécialisés et améliorer les possibilités d’emploi pour les femmes et les jeunes travailleurs. De plus grands défis l’attendaient, cependant.

La fin de la guerre civile en 1920 fit rapidement place à des débats acrimonieux à l’intérieur du parti au sujet de la stratégie à adopter pour remettre l’économie soviétique sur ses rails. En raison de son passé et de sa position de leader des syndicats, Tomsky participa activement à ces vigoureux échanges de vues. Sans surprise, donc, il saisit clairement leur enjeu, à savoir quelle réponse apporter à la double question : quels devraient être la place et le rôle des syndicats dans un État ouvrier dirigé par un parti unique? Question fort délicate en raison des multiples enjeux en cause; néanmoins, soutient Charters Wynn, il essaya « to find a sustainable middle ground between defending the trade unions’ autonomy from the government, while as one of the handful of top party officials, also supporting the party’s oversight of the unions. » (6) Quelle fut la mesure de son succès? Défenseur passionné de la Nouvelle Politique Économique (nep, en russe) introduite au dixième congrès du parti en 1921 par Lénine – pour qui une série de concessions faites à l’initiative privée représentait la meilleure approche dans les circonstances – et profondément marqué par un bref séjour de moins de cinq mois en 1921 à Tashkent en Asie centrale – où il eut à défendre de soi-disant kulaks contre les abus de communistes fanatiques –, Tomsky s’opposa au radicalisme de Zinoviev, qui voulait subordonner les syndicats au gouvernement, et à celui de Trotsky, qui proposa la militarisation des ouvriers. Il ira même jusqu’à soutenir « that the party was infallible and any opposition to the decisions of the majority of the Politburo was grounds for expulsion from the party. » (279) Cette déclaration, ironiquement, sera la source de sa propre démotion quelques années plus tard. Tomsky s’opposa également au radicalisme de Staline et de sa fidèle cohorte de pleutres qui, convaincus que les syndicats constituaient le principal obstacle à leur désir d’abandonner la nep, introduisirent à la fin des années 1920 un premier plan de cinq ans, lequel envisageait une rapide collectivisation des campagnes et une industrialisation forcenée dans les villes. Incarnation d’un pragmatisme prudent, Tomsky (et l’avenir allait lui donner raison) était convaincu que les résultats d’un tel choix d’abord et avant tout politique ne pourraient être que catastrophiques. En particulier, il entrevoyait et redoutait un inévitable déclin dans la production des biens de consommation, de plus longues heures de travail, des salaires réduits, et le recours à la contrainte afin d’améliorer la discipline à l’usine, dans les mines, et aux champs.

L’ultime confrontation eut lieu au huitième congrès des syndicats en décembre 1928 au cours duquel Tomsky perdit le contrôle du vtssps (le Conseil Central Pan-Russe des Syndicats) au profit de candidats staliniens. Cette révocation se traduisit rapidement par une perte d’autonomie pour les syndicats. Expulsé du Politburo en août 1930, puis relégué durant les année 1930 au poste de directeur d’ogiz, un vaste conglomérat chargé de la publication de revues savantes et de manuels scolaires, Tomsky, quoique grandement apprécié par ses subordonnés dans ses nouvelles fonctions, subit néammoins les attaques répétées de Staliniens. Cette campagne de diffamation affecta grandement sa santé physique et mentale. Épuisé, il capitula en 1934 lors du dix-septième congrès du pcus. À l’image de tant de loyaux communistes, Tomsky se refusa toujours à utiliser contre le parti le formidable pouvoir politique de près de 100 000 syndicalistes-administrateurs répartis dans tous les centres industriels du pays et à rendre publique son opposition, parce qu’il croyait en la nécessité de préserver l’unité à l’intérieur du parti et voulait ainsi éviter toute division qui pourrait lui être fatale. Une telle attitude, de conclure Wynn, « tragically meant that he was not able to mount (an) effective resistance to the Stalinists. » (389)

Bien écrit, quoique truffé d’un nombre anormalement élevé de coquilles, cette monographie rappellera à plus d’un lecteur la très solide biographie d’ Alexandre Shlyapnikov (une autre victime de la terreur stalinienne) par Barbara C. Allen (La Salle University) parue en 2015. L’indéniable fruit d’un labeur qui s’est étalé sur plusieurs années (comme en témoignent les 2178 notes en bas de page qui enrichissent le récit, sans l’alourdir indûment), Charters Wynn offre ici une étude définitive de la carrière d’un idéaliste dont les rêves se sont finalement évanouis et qui, en désespoir de cause, eut recours au suicide en août 1936, quelques heures seulement après avoir confessé à son fils Yury : « Je ne suis coupable de rien, mais je ne peux pas vivre sans le parti. » (364) Cette excellente biographie amènera plus d’un lecteur, soit à tenir Tomsky responsable de son propre malheur pour avoir choisi un parti politique dont les structures et l’idéologie renfermaient en son sein les germes d’une future dictature (celle de Joseph Staline), soit à sympathiser avec le destin tragique d’un homme qui resta fidèle jusqu’à la toute fin à ses convictions – un fait plutôt inhabituel en politique. Chose certaine, personne ne pourra rester indifférent au drame dépeint par Charters Wynn avec une remarquable justesse et une indéniable objectivité. Que demander de plus?

J.-Guy Lalande

St. Francis Xavier University


DOI: https://doi.org/10.52975/llt.2024v94.0019.