Retour sur les origines du mouvement ouvrier québécois : profil et aspirations des militants syndicaux et démocrates durant les années 1830

Robert Tremblay

Abstract


Cet article, qui se veut à la croisée des chemins entre une démarche prosopographique et une approche d’histoire sociale, entend examiner des logiques jusqu’à maintenant inexplorées au sein du monde ouvrier bas-canadien des années 1830. C’est ainsi qu’à partir d’un portrait d’ensemble de quelque quatre-vingts militants ouvriers de la première heure, nous tenterons de poser certains éléments nouveaux de réflexion sur cette période tourmentée de notre histoire. Quelle lecture pouvons-nous faire des divers fragments de vie d’ouvriers québécois engagés dans des actions syndicales et revendicatives durant les années 1830? En quoi leur expérience est-elle révélatrice d’un milieu social à cheval entre la tradition et la modernité? D’ores et déjà, nous pouvons dire que ces premiers militants sont issus généralement de métiers (typographes, cordonniers, tailleurs d’habits, charpentiers-menuisiers, etc.), dont le cadre normatif d’ascension professionnelle était particulièrement menacé par l’avènement du marché capitaliste du travail et par les premières tentatives de rationalisation du travail en manufacture. Outre le fait d’avoir rendu possible la personnification des gestes et de la parole ouvrière, cette recherche a révélé la diversité et la polyvalence des engagements ouvriers (syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuel, associations civiques antimonopole, etc.) durant la période, de même que le rôle primordial joué par les bourses ouvrières du travail, en vue de contrôler l’offre en main-d’oeuvre dans les villes, et l’importance de l’idéologie du républicanisme ouvrier auprès des classes populaires. Grâce à ce riche matériel biographique, nous avons été également en mesure de découvrir l’étonnante ambivalence du monde ouvrier face au mouvement patriote et réformiste des années 1830.

Situated at the crossroads of prosopography and social history, this article develops a portrait of 80 labour activists who agitated in Lower Canada during the 1830s. This turbulent period of history, culminating in the Rebellion of 1837–1838, gave rise to a variety of protests, including those associated with early union organizing. As such, the subjects of the following biographical reflections could be considered precursors of the labour movement. What can be deduced from these biographies of militants engaged in protest actions during the 1830s? Do they provide insights about a social milieu that contained elements of both tradition and modernity? This first generation of labour activists belonged to trades (typographers, shoemakers, tailors, carpenters/joiners, etc.) whose upward mobility had been curbed by the consolidating labour market and the first attempts to rationalize work in the manufacturing sector. In adding a personal dimension to the labour actions and discourses of the 1830s, this research highlights the diversity of militant activity in the period (unions, cooperatives, mechanic institutes, mutual societies, civic associations against monopolies, etc.). This biographical presentation also underscores the important role of labour exchange agencies under union control in regulating work in cities, as well as the importance of the ideology of republicanism within the labour movement. Finally, this rich biographical material draws attention to the astonishing ambivalence of the labouring classes with respect to the Lower Canadian Patriot and Reform movement during the 1830s.

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